Igor

Igor a 43 ans. Il vit à Split, en Croatie. Il est marié à une professeure de géographie et a deux garçons de sept et quatre ans.
Notre entretien, très détendu, pendant deux heures, a lieu dans l’espace extérieur du Seamen’s Club, en compagnie d’un collègue originaire de la même ville, mais qu’il n’a connu qu’au travail.
Après deux ans de formation comme électricien de marine, âgé de 26 ans et libéré de ses obligations militaires, il a commencé à travailler sur les bateaux, carrière choisie et gardée pour l’attrait de l’apport financier.
Avant lui, des oncles avaient eu une carrière maritime, et son frère, qui n’a pas atteint le grade d’officier, a fait un passage dans la profession.
Il est embarqué depuis vingt jours sur un énorme méthanier de 299 m de long en provenance de Montoir-de-Bretagne, actuellement en cale sèche pour remplacement d’un propulseur. Ce bateau, équipé en brise-glace, charge du méthane en Sibérie pour le livrer ensuite dans des ports européens. La fonte des glaces pourrait, en été, modifier sa mission en l’orientant vers l’Asie.
Il partage sa charge d’officier électricien avec trois autres collègues. Son travail le satisfait par sa complexité et sa diversité, allant du simple changement d’ampoule à des interventions sur le matériel informatique. Il oppose le peu de problèmes vécus à terre, en escale, aux difficultés en mer pour résoudre certaines pannes.
À bord, l’équipage, de quarante à cinquante personnes au maximum, dispose de tables de ping-pong, d’un gymnase, d’un sauna, d’une petite piscine, de la télévision, de DVD et d’internet.
Il assume sans problème sa journée de travail, de huit à dix-huit heures, avec des pauses pour les repas. Les périodes de séjour à bord sont de trois à quatre mois, avec un repos de même durée. Il communique quotidiennement avec sa famille via des applications comme WhatsApp, avec parfois des connexions problématiques quand le bateau est tout au bout de la Sibérie. Il semble bien vivre ce mode de communication, ainsi que sa famille.
Il a travaillé pour cinq compagnies sur tous types de navires et voyagé dans le monde entier. Le seul pays maritime qu’il n’a pas visité est l’Australie, dont il ferait bien un but de voyage si ce n’était pas si onéreux. Parmi ses souvenirs marquants, il évoque particulièrement :
L’ambiance près de La Nouvelle-Orléans après les attentats de 2001, équipage consigné dans un salon pendant deux heures tandis que des policiers avec chiens inspectaient le navire.
Son travail sur le Sea Launch Commander, port d’attache Long Beach, en Californie, dédié au contrôle du lancement de fusées.
Ses séjours de six semaines, trois années durant, sur les navires d’assistance aux forages, en mer du Nord, dans le golfe du Mexique, en Uruguay, à St John, au Canada, près de Signal Hill, où Marconi effectua la première communication sans fil avec l’Europe.
La douceur de vivre au Vietnam.
En décembre 2004, la vague du tsunami de l’océan Indien submergea les digues du port et fit partir à la dérive, pendant plusieurs heures, le vraquier sur lequel il travaillait.
La violence dans certains pays d’escale, le Brésil en particulier.
En prenant du recul, il me dit que la vie professionnelle des marins a beaucoup changé depuis quinze ans.
Avant, les rotations étaient plus longues, avec des escales de plusieurs jours permettant de descendre à terre, de visiter le pays et de profiter de l’ambiance des ports. Il avait alors une vie plus libre, et les pays d’Amérique latine lui ont laissé d’agréables souvenirs, avec une population pauvre mais accueillante et joyeuse ; cependant, l’Europe est ce qu’il préfère.
Maintenant, la technologie a raccourci les escales ; son bateau charge ou décharge en une journée, donc pas ou peu de descentes à terre. L’informatique et internet ont envahi tous les domaines d’activité à bord, d’où un travail normé, plus contrôlé, laissant peu ou pas d’espace à l’initiative individuelle. Inversement, cela permet une assistance ciblée immédiate si besoin. La sécurité est une obsession et toute tâche doit être formalisée. Les équipages sont plus restreints, ce qui diminue les relations à bord.
Globalement, il se plaît dans un travail devenu plus rémunérateur, mais il se sent un peu comme un robot. Sa plus grande souffrance est cette vie familiale à éclipses qu’il considère comme peu naturelle : le temps passe et il ne voit pas ses enfants grandir, se sentant un peu réduit au rôle de fournisseur d’argent.
C’est pourquoi il projette, s’il peut économiser suffisamment, d’acheter un deuxième bien immobilier dédié à la location. Les locations sont très onéreuses à Split, comparables ou supérieures aux tarifs parisiens. Il aurait ainsi des revenus lui permettant de mettre fin à sa carrière maritime et de débuter une nouvelle vie familiale.