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Jequiobob

à bord
Jequiobob

J’ai rencontré Jequiobob il y a deux jours au Seamen’s Club, où il était venu acheter des parfums. Il a accepté ma proposition de portrait à bord et d’entretien.

Ce matin, à l’heure de la pause-café, nous avons fait un portrait de groupe dans la salle de détente de l’équipage, puis des photos personnelles dans la salle des compresseurs, où il m’a fait une démonstration de son travail de peintre dans la superstructure, accroché à son harnais de sécurité.

Notre entretien a lieu le soir, au calme, dans le salon du Seamen’s Club, tandis que ses collègues arrosent au bar le départ du lendemain.

Jequiobob a 38 ans, est marié et a deux enfants, une fille de 12 ans et un garçon de 11 ans. Il vit aux Philippines, à Manille. Ses parents sont décédés. Il a pour famille une sœur qui vit en province et est représentante de commerce. Il n’y a pas eu d’autre marin dans la famille.

Il travaille sur les bateaux depuis 17 ans et n’a pas exercé d’autre profession. Il a principalement acquis ses compétences professionnelles sur le tas.

Il est actuellement sur un transport de gaz liquide avec 32 membres d’équipage de trois nationalités différentes : Grecs, Ukrainiens et Philippins. Il a navigué sur toutes sortes de vaisseaux : gaziers, tankers, cargos, vraquiers, porte-conteneurs, avec des équipages souvent plus réduits, autour de 21 marins.

Les périodes de travail sont de 6 à 7 mois à bord pour 2 à 3 mois de repos à la maison. Il travaille 10 à 12 heures par jour, avec une charge maximale quand le bateau est à quai, situation où les tâches d’entretien, qui sont sa fonction, sont les plus nombreuses. Le dimanche est férié. Dans les temps de repos, il a accès à de nombreux moyens de distraction : télé, ordinateur, fléchettes, musique, salle de sport. Il y a une bibliothèque à bord, où il puise des ouvrages fantastiques qui lui offrent une possibilité d’évasion. Il se décrit comme rêveur, dit s’ennuyer parfois à bord et avoue un grand manque de sa famille.

Le cuisinier du bord sert avec compétence une nourriture saine, mais il dit prendre des compléments alimentaires et avoir soin de sa forme physique, car son métier l’exige. Il doit surmonter la crainte de l’accident, surtout quand il travaille en hauteur, et la fatigue due au climat lors des séjours dans les zones pétrolières d’Afrique de l’Ouest.

Les relations entre hommes d’équipage sont excellentes. Il apprécie l’esprit de solidarité et d’entraide, qui fait que l’on ne craint pas de partager ses problèmes avec les autres.

Ses meilleurs moments sont ceux où le bateau fait route vers l’escale où il va rentrer à la maison. Il anticipe, en l’imaginant, l’instant du retour. Il est rentré une fois à la maison sans prévenir sa femme, qui a été tellement saisie par son apparition qu’elle a laissé tomber à terre le plat qu’elle portait et s’est effondrée en larmes en lui demandant de ne plus jamais lui infliger ce choc. Elle l’accompagne à l’aéroport à chaque départ et ne peut se retenir de pleurer.

Quand il est à terre, Jequiobob rencontre un peu ses amis, mais se consacre essentiellement à sa famille. Il en parle comme s’il voulait, par l’intensité de sa présence, compenser la longueur de ses absences et lutter contre le sentiment avoué qu’il a parfois d’être uniquement un pourvoyeur d’argent. Il prend en charge un maximum de tâches ménagères, conduit les enfants à l’école, où il les dit brillants, stimulés par l’attention de leur mère, qui surveille les devoirs de classe. Cette sorte d’hyper-présence semble convenir à ses enfants, qui la préfèrent à d’éventuels cadeaux.

Son pire souvenir est celui d’une tempête au large de Cape Town. Le bateau a, par quatre fois, pris 32 degrés de gîte et s’est retrouvé en panne de propulsion, sans électricité, procédure d’urgence déclenchée par le capitaine. Tout le matériel, ordinateurs, mobilier, appareils électroménagers, était en vrac. Quelques marins furent blessés, certains brûlés par projection de liquides bouillants. Il revit cet épisode dans ses cauchemars.

En restant en bonne santé, il dit qu’on peut atteindre l’âge de 55 ans pour partir en retraite. Il rêve cependant d’un travail à terre, aux États-Unis, en Belgique ou en France, pour avoir une meilleure vie de famille. Il s’imagine dans une usine ou un commerce, opportunité qu’il n’attend pas des agences de recrutement, qui sont onéreuses, mais plutôt de son tissu de relations.

Nous nous quittons sur des remerciements réciproques, d’un côté pour la sincérité de l’échange et, de l’autre, pour la disponibilité de l’écoute.

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