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Rafal

Port de commerce de Brest
Rafal

Entretien avec George et Rafal dans la cour extérieure du club, en buvant de la bière. Nous avions pris rendez-vous deux jours auparavant, quand je leur avais expliqué ma motivation : faire connaître ces marins si proches de nous dans la ville, mais presque totalement ignorés. En même temps, j’avais dit à George que j’étais l’auteur des photos des Highlands exposées dans le local, sur lesquelles il avait reconnu une vue d’Inveraray, très proche de l’endroit où il habite, photo de sa maison sur le portable à l’appui. Ils ont réfléchi et accepté mon questionnement. Je n’utilise pas de matériel d’enregistrement et prends des notes à la volée.

Je leur dis en préambule que je ne mentionnerai que la première lettre de leur patronyme, que je ne nommerai pas leur bateau, et que j’éviterai les questions intimes, politiques ou religieuses. Même s’ils ne paraissent pas très concernés par ces précautions, elles resteront ma règle pour préserver la liberté de parole et la sécurité de mes prochains interlocuteurs.

Ils travaillent tous deux sur le même navire, qui est destiné à la pose de pipe-lines sous-marins ; il existe seulement un autre bateau de ce type dans le monde, aux États-Unis. Les missions qu’il accomplit peuvent durer de quelques semaines à plusieurs années. Il intervient dans le monde entier.

George et Rafal partagent certains avis sur leur existence à bord. Ils sont unanimes pour vanter les bonnes conditions de vie à bord, la bonne nourriture, avec trois plats au choix et des plats nationaux les jours de fête, le confort des cabines, la télévision, la connexion internet, ainsi que les bonnes relations entre les membres d’un équipage de l’ordre de deux cents personnes, de diverses nationalités. Ils se déclarent satisfaits de leur rémunération.

Ils disent tous deux que, lorsque le bateau est en cale sèche pour entretien, comme maintenant, le travail est plus dur qu’en mer où, selon eux, il n’y aurait plus qu’à surveiller que tout marche bien. Ils travaillent par périodes de six semaines alternées avec six semaines à terre, sept jours sur sept, de six heures du matin à six heures du soir. Quatre équipes se succèdent ainsi sur le navire.


Rafal S. a 36 ans, il habite Świnoujście en Pologne, sur la mer Baltique près de la frontière allemande.

Il est marié, a deux enfants, un garçon de 5 ans et une petite fille d’un an et demi dont il me décrit les progrès de marche et de langage.

Son père originaire de la continentale Silésie, qui est mort quand il avait 13 ans, rêvait d’être marin. Il en fut empêché par un problème de santé et rejoignit l’armée sur la côte près de la frontière allemande.

Rafal a ainsi conscience qu’il réalise par procuration le rêve de son père.

En dehors de boulots étudiants tels que serveur de restaurant il n’a jamais travaillé que sur des bateaux.

Son cursus associe 5 ans d’école maritime puis 5 ans d’études à l’université pour accéder à sa fonction actuelle d’ingénieur en mécanique. Sa vision défectueuse des couleurs l’a lui aussi écarté des fonctions de pilotage.

Il a navigué sur de très nombreux navires de tous types et dans toutes les conditions matérielles possibles.

Malgré le rythme de travail il juge avoir une bonne vie à bord et sa rémunération lui permet d’épargner et d’investir dans de l’immobilier à usage locatif pour une clientèle allemande. Sur un tel bateau il peut mettre en œuvre ses compétences dans des domaines très variés et accomplir des tâches qui vont du plus simple comme remplacer une ampoule électrique au plus complexe.

Pour l’avenir il caresse le projet de création d’une société de service de réparation de navires avec un collègue d’études, mais pas dans l’immédiat.

Son plus mauvais souvenir est celui d’un embarquement de 7 mois sans descendre à terre, dans des conditions d’hygiène très précaires, sans moyen de communication avec sa famille, pour un salaire de 350 dollars par mois qu’il réussit à faire monter à 100 de plus en effectuant des heures supplémentaires à 1 dollar de l’heure!

Il apprécie particulièrement lorsqu’il a la possibilité de descendre 2 jours à terre, loger dans un hôtel et visiter l’endroit, mais ce qu’il attend le plus c’est le retour à la maison où, comme son collègue George, son sommeil n’est troublé que par l’arrêt d’un appareil électroménager, car disent-ils, le silence c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas.

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